LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - mars 1877

[Mars 1877]

J’ai été chez Tannery hier1, il m’a dit que j’avais une charmante cousine2. Mais reprenons au commencement ; je sonne ; un long-haired and long-barbed gentleman vient m’ouvrir.

Je lui dis que je viens de la part de M. Boutroux (à propos je me suis procuré un autographe de Mystère3 ; j’en avais déjà un mais peu satisfaisant ; il aurait induit la graphologie en erreur ; le nouveau est au contraire un excellent spécimen), sa figure s’illumine mais l’étonnement qui s’y était manifesté dès mon entrée ne se dissipe pas. Alors je reconnais à ce caractère qu’il n’avait rien reçu en fait de lettre ; je me raccroche à une autre branche ; j’étais déjà venu chez vous Mon. [Monsieur] avec M. Elliot pour vous demander un renseignt [renseignement] dont j’avais besoin ; oh si vous avez encore besoin du même renseig, je serais heureux de vous le donner. Oh je vous remercie beaucoup M. ; mais j’ai suivi les cours de M. Bertrand qui m’ont amplement renseigné à cet égard ; ah c’était sur les équ [équations] du 1er ordre ; mais débarrassez vous donc de votre chapeau ; je me suis aussi occupé de celles du 2nd ordre ; Ah celles du 2nd ordre ; une bien jolie question ; mais alors vous ne faites pas une visite de cérémonie ; ôtez donc votre pardessus ; je ne poussai pas jusqu’au 3e ordre de crainte d’une déshabillad. plus complète. Le 2d ordre avait d’ailleurs été suffisant pour rompre la glace. En somme j’ai rarement vu un si gentil garçon.

Je voudrais des renseignements sur Bussang4 pour Chancourtois ; moyens de couchage voitures de et pour.

 


  1. Le mathématicien Jules Tannery avait été formé à l’École normale supérieure. Au cours de sa carrière, il devait être professeur de mécanique et de physique expérimentale à la Faculté des sciences de Paris, maître de conférences à l’École normale supérieure et finalement professeur de calcul différentiel et intégral à la faculté des sciences. Durant ses années de formation à l’École normale supérieure, il avait établi des liens amicaux et intellectuels avec certains de ses camarades de promotion : en premier lieu Émile Boutroux, mais également avec le philosophe Louis Liard, futur directeur de l’Enseignement supérieur et avec l’astronome Benjamin Baillaud futur directeur de l’Observatoire de Paris. À l’époque de cette lettre, il était suppléant de Jean-Claude Bouquet à la Faculté des sciences de Paris. Dans ses mémoires de jeunesse, Aline Boutroux raconte que c’est Émile Boutroux qui avait mis Poincaré en relation avec le mathématicien Jules Tannery. Elle écrit ainsi : « Le sentiment qui m’avait envahie me poursuivait partout, ne me quittait pas. Mais ce n’était que la nuit que je pouvais m’y abandonner. Connaissant l’adresse du professeur [Émile Boutroux], j’avais changé mon itinéraire pour aller à l’École professionnelle et passais devant ses fenêtres, non sans rougir et sans me reprocher intérieurement ma conduite comme une inconvenance. Il ne tarda pas, d’ailleurs, à venir faire visite à maman. Ce jour-là, en apprenant qu’il était venu, alors que j’étais en train de me déchausser, je me précipitai dans le salon, le pied droit chaussé d’une pantoufle et le gauche dans un escarpin, incorrection dont personne ne s’aperçut mais qui, pourtant, me remplissait de honte. Le visiteur promit de mettre Henri en rapport avec un mathématicien de ses amis. Il m’adressa aussi pour la première fois quelques paroles directes qui augmentèrent ma rougeur et précipitèrent les battements de mon cœur. » [A. Boutroux 2012, chap. XXVII]. Boutroux, Tannery, Baillaud et Liard partageaient un intérêt commun pour la philosophie et notamment pour l’analyse des relations entre science et philosophie. Leurs travaux publiés dans les années 1870 attestent de cette communauté de vues et plaident pour l’existence d’un cercle animé de manière informelle par Émile Boutroux. On notera d’ailleurs que les relations entre tous ces acteurs renvoient à des périodes d’activités professionnelles communes à Caen à la fin des années 1860 et au début des années 1870. Pour plus de détails, on consultera l’article de Mary Jo Nye « The Boutroux Circle and Poincaré’s Conventionalism » [M. J. Nye 1979], ainsi que [L. Rollet 2000].

  2. Voir la lettre suivante.

  3. Mystère est le pseudonyme de Marcel Bonnefoy dans plusieurs lettres.

  4. Bussang est une commune des Vosges situé au carrefour de l’Alsace et de la Franche Comté.

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - mars 1877

Incipit (ahpo:incipit)

J'ai été chez Tannery hier, il m'a dit que j'avais une charmante cousine.

Date (ahpo:writingDate)

1877-03

Expéditeur (ahpo:sentBy)

Destinataire (ahpo:sentTo)

Identifiant (dcterms:identifier)

L0283

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Lieu (ahpo:writtenAt)

Sujet (dcterms:subject)

(fr) Visites familiales et amicales  ;

Chapitre (ahpo:publishedIn)

Lieu d’archivage (ahpo:archivedAt)

Type (ahpo:documentType)

(fr) Lettre autographe

Section (dans le livre) (ahpo:sectionNumber)

5

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

2

Noms cités dans l'apparat (ahpo:citeApparatName)

Numéro (ahpo:letterNumber)

283

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - Mars 1877 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 10 August 2020, http://henripoincare.fr/s/Correspondance/item/3990

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