LettreHenri Poincaré à Camille Flammarion, 1904

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Mon cher collègue,

Je commence à être un peu agacé de tout le bruit qu’une partie de la presse fait autour de quelques phrases tirées d’un de mes ouvrages — et des opinions ridicules qu’elle me prête.2

Les articles auxquels ces phrases sont empruntées ont paru dans une Revue de métaphysique; j’y parlais un langage qui était bien compris des lecteurs habituels de cette Revue.

La plus souvent citée a été écrite au cours d’une polémique avec M. Le Roy, dont le principal incident a été une discussion à la Société Philosophique de France. M. Le Roy avait dit: “Le fait scientifique est créé par le savant.”3 Et on lui avait demandé : Précisez, qu’entendez-vous par un fait? Un fait, avait-il répondu, c’est par exemple, la rotation de la Terre. Et, c’est alors qu’était venue la réplique: Non, un fait, par définition, c’est ce qui peut être constaté par une expérience directe, c’est le résultat brut de cette expérience. À ce compte, la rotation de la Terre n’est pas un fait.

En disant: “Ces deux phrases, la Terre tourne, et il est commode de supposer que la Terre tourne, n’ont qu’un seul et même sens”, je parlais le langage de la métaphysique moderne. Dans le même langage, on dit couramment “Les deux phrases, le monde extérieur existe et il est commode de supposer que le monde extérieur existe, n’ont qu’un seul et même sens.”

La rotation de la Terre est donc certaine, précisément dans la même mesure que l’existence des objets extérieurs.

Je pense qu’il y a là de quoi rassurer ceux qui auraient pu être effrayés par un langage inaccoutumé. Quant aux conséquences qu’on a voulu en tirer, il est inutile de montrer combien elles sont absurdes. Ce que j’ai dit ne saurait justifier les persécutions exercées contre Galilée, d’abord, parce qu’on ne doit jamais persécuter même l’erreur, ensuite parce que même au point de vue métaphysique, il n’est pas faux que la Terre tourne, de sorte que Galilée n’a pu commettre d’erreur.

Cela ne voudrait pas dire non plus qu’on peut enseigner impunément que la Terre ne tourne pas, quand cela ne serait que parce que la croyance à cette rotation est un instrument aussi indispensable à celui qui veut penser savamment, que l’est le chemin de fer, par exemple, à celui qui veut voyager vite.

Quant aux preuves de cette rotation, elles sont trop connues pour que j’insiste. Si la Terre ne tournait pas sur elle-même, il faudrait admettre que les étoiles décrivent en 24 heures une circonférence immense que la lumière mettrait des siècles à parcourir.

Maintenant, ceux qui regardent la métaphysique comme démodée depuis Auguste Comte, me diront qu’il ne peut y avoir de métaphysique moderne. Mais la négation de toute métaphysique, c’est encore une métaphysique, et c’est précisément là ce que j’appelle la métaphysique moderne.

Pardon de ce bavardage, et tout à vous.

Poincaré


Apparat critique 

  1. Le contenu de cette lettre est transcrit d’après la version publiée Poincaré (1904). Flammarion s’identifie comme le destinataire de la lettre de Poincaré dans sa préface :

    La terre tourne-t-elle?

    Un certain nombre de journaux de France et de l’étranger ayant continué à publier des articles sous ce titre, et à prétendre que M. Poincaré doute du mouvement de rotation de notre planète, malgré l’article publié ici même par M. Flammarion, et à en prendre acte pour mette en suspicion les vérités les mieux démontrées de l’astronomie moderne, l’éminent professeur de la Faculté des Sciences a pensé qu’il aiderait à détruire la légende que l’on cherche à créer en écrivant la lettre suivant à M. Flammarion.

    Comme nous l’avons dit (Bulletin de mars, p. 118), c’est étrangement outrepasser sa discussion métaphysique sur “le mouvement relatif et le mouvement absolu” que de faire supposer au public que notre grand mathématicien doute — et puisse douter un seul instant — des mouvements de la Terre, car il est de ceux dont les travaux ont le mieux prouvé ces mouvements.

    Voici la lettre de M. Poincaré:

    (C. Flammarion, Bull. Soc. astron. France 18, 1904, 206)

    L’article mentionné dans cette préface est celui de Flammarion (1904).↩︎

  2. Au sujet de la controverse sur le sens des propos de Poincaré, voir Mawhin (1996), (2004).↩︎

  3. Pour une présentation de ce point de vue nominaliste, voir Le Roy (1901).↩︎


Références

Flammarion, C. 1904 Le mouvement de la Terre. Bulletin de la Société Astronomique de France 18, pp. 116–119. ↩︎

Le Roy, E. 1901 Un positivisme nouveau. Revue de métaphysique et de morale 9, pp. 138–153.↩︎

Mawhin, J 1996 La Terre tourne-t-elle ? A propos de la philosophie scientifique de Poincaré. In Le Réalisme : Contributions au Séminaire d’Histoire des Sciences 1993-1994, J. Stoffel (Ed.), Réminisciences, Vol. 2, pp. 215–252.↩︎

______ 2004 Henri Poincaré hors de sa tour d’ivoire : Dreyfus, Galilée et Sully-Prudhomme. Bulletin de la classe des sciences de l’Académie royale de Belgique 15, pp. 81–102. ↩︎

Poincaré, H. 1904. “La Terre tourne-t-elle?” Bulletin de La Société Astronomique de France 18: 216–17. Lien externe.↩︎

 

 

 

 

 

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Camille Flammarion, 1904

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1904

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(fr) Document imprimé

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Langue (ahpo:language)

fr

Publié sous la référence (ahpo:publishedInReference)

Bulletin de la Société astronomique de France 18, 216--217

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Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Camille Flammarion, 1904 ». La Correspondance Entre Henri Poincaré, Les Astronomes Et Les géodésiens. Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 13 July 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/10938

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