LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - mars 1874

[Mars 1874]

Ma chère maman,

Je t’écris de chez Madame Rinck, n’ayant pas eu le temps de t’écrire ce matin, comme je te l’ai dit, à cause du géné Frossart1 ; hier, à cause d’une affaire imprévue survenue à un de mes cocons, ni lundi parce que j’attendais des nouvelles de mon exam. Mon exam n’a pas été aussi bon qu’on aurait pu s’y attendre ; cependant il n’est pas mauvais ; dans tous les cas il ne faut pas oublier que 18 ne serait pas une très mauvaise note chez Bresse, puisque Badoureau, Küss2 et Oppermann3 ont eu 16 chez lui, Lecornu 18,50 et [Grant ?] seul [seulement] 194. Le soir je suis sorti et la soirée s’est passé sans autre incident. Mme Bideau est venue le soir.

Hier donc un de mes cocons fait passer un topo conçu à peu près en ces termes. La patience est une vertu qui peut devenir une lâcheté. La salle 8 propose de débarrasser la cour des basoffs, ces vils suppôts du tyran qui empoisonnent les quelques moments de liberté qu’on nous laisse. Là-dessus on avait mis des observations qui donnaient quelque apparence de sérieux à cette plaisanterie. Les uns demandaient du chahut de bourets et se faisaient énergiquement conspuer ; d’autres conspuaient des anciens qui avaient parlé familièrement avec des basoffs, particulièrement avec Plock. Cette dernière phrase me décide à faire passer le topo chez les anciens. Suivant l’usage, j’arrive au binet, Mon lieutenant (c’était Plock) puis-je dire un mot au major des anciens. « Oui, monsieur ». À peine étais-je rentré chez nous que Plock arrive salle 31 et pince le topo ; il s’était douté de quelque-chose. Il porte le topo chez le colo. Le colo arrive salle 8 ; et demande que l’auteur se déclare ; nulle réponse ; il fait prendre les cahiers et reconnaît l’écriture de Belin5. Belin monte en prison et on lui déclare qu’il va passer en conseil de discipline. Les autres types de la salle 8 sont aussi emmenés en prison et menacés de 15 jours d’Abbaye6. Je vais avec Badoureau trouver les pitaines et nous nous apercevons qu’un des pitaines sur lequel nous comptions le plus est contre Belin. De là nous allons chez le colo, charmant mais inflexible, puis chez Bonnet, très bien disposé. Nous retournons ensuite chez le pitaine, une fois chacun séparément et une fois ensemble et chaque fois la situation va en s’améliorant. Tout dépendra du type étranger qui fait partie du conseil.

Aujourd’hui matin, visite du géné Frossart ; revue en bit et défilé de 7 h ¼ à 7 h ½. Rien de particulier. Laïus du géné Frossart, impossible d’entendre. De 8 h ½ à 10 h ½ exer ; rien de particulier ; non plus ; le géné dit que nous deviendrons bientôt un second bataillon de St Cyr ; le géné papillonne autour du géné Frossart qui se retourne toujours du côté du colo. Le géné  Frossart a une assez belle tête, une capote à sous-pieds et des jambes à ressort. Puis on déjeune ; pendant le déjeuner on annonce que le géné Frossart est en train de visiter la cuisine. Aussitôt on entonne le sire de Fisch-ton-Khan7. Grand émoi des basoffs qui courent de tous les côtés pour étouffer cet air séditieux. Enfin on se dévisse comme cela était décidé pour protester contre le changement d’uniforme ; Badoureau passe d’abord ; le géné Dur8. me demande ce que nous allons faire ; je le lui dis ; comment, dit-il, vous voulez qu’on revienne sur une décision du ministre, enfin cela m’est égal, allez vous faire remballer. Cela n’a pas l’air de lui être si égal que cela. Enfin j’entre ; le géné Frossart me demande si je viens en mon nom ou au nom de la promoss [promotion]. Je lui réponds que je viens en mon nom exprimer l’opinion de la promoss [promotion]. Ah c’est très bien ; puis nous laïussons pendant un quart d’heure. Il est charmant et n’est pas du tout le type rognard qu’on avait annoncé. Le but est donc rempli.

 


  1. Charles Auguste Frossard – Poincaré écrit Frossart dans sa lettre – était général de division.

  2. Charles Küss.

  3. Charles Alfred Oppermann était le major d’entrée et de sortie de la promotion 1870.

  4. Comme on le voit, Poincaré cite des exemples de très bons élèves, tous sortis dans la botte ou avec un très bon rang. C’est là sans doute un signe de ses ambitions vers une carrière civile à cette époque.

  5. Pierre Nicolas Belin de Launay était un camarade promotion de Poincaré à l’École polytechnique. Il fit carrière dans l’artillerie. Son père, l’historien et géographe Jules Belin de Launay, publia de nombreux récits de voyages.

  6. Abbaye : prison dans l’argot du 19e siècle.

  7. Le sire de Fisch-ton-kan était une chanson très populaire de l’époque. Celle-ci avait été écrite en 1870 par Urbain Rouccou (dit Paul Burani) sur une musique d’Antonin Louis ; elle avait été créée par Joseph Arnaud au théâtre de l’Ambigu-Comique. Cette chanson satirique parodiait de manière assez violente Napoléon III et la famille impériale, comme on peut en juger d’après le premier couplet et le refrain : « Il avait un’ moustache énorme / Un grand sabre et des croix partout, / Partout, partout ! Mais tout ça c’était pour la forme, / Et ça n’servait à rien du tout, / Rien du tout, / C’était un fameux capitaine / Qui t’nait avant tout à sa peau, / À sa peau ! / Un jour il voit qu’son sabre l’gêne, / Aux ennemis, il en fait cadeau, / Quel beau cadeau ! Refrain : V’la le sir’ de Fisch-ton-Kan / Qui s’en va-t-en guerre, / En deux temps et trois mouv’ments, / Badinguet, fisch’ton camp, / L’pèr’, la mèr’, Badingue, / À deux sous tout l’paquet, / L’pèr’, la mèr’, Badingue, / Et le p’tit Badinguet. » [R. Brécy 1991]. On notera qu’un opéra-bouffe en un acte intitulé Fisch-ton-Kan avait été composé en 1864 par Emmanuel Chabrier sur un livret de Paul Verlaine et que cette version s’inspirait d’une œuvre de Thomas Sauvage (1794-1877) et Gabriel de Lurieu (1792-1869) publiée en 1835, Fich-Tong-Khan ou l’orphelin de Tartarie [E. Chabrier & G. De Lurieu 1835].

  8. Poincaré fait ici référence au général commandant l’École polytechnique à cette époque, Jean Durand de Villers.

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - mars 1874

Incipit (ahpo:incipit)

Je t'écris de chez Madame Rinck, n'ayant pas eu le temps...

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1874-03

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L0040

Lieu (ahpo:writtenAt)

Paris

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(fr) Lettre autographe

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2

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

4

Mots d'argot polytechnicien cités (ahpo:citeArgot)

Noms cités dans l'apparat (ahpo:citeApparatName)

Numéro (ahpo:letterNumber)

040

Oeuvres citées (ahpo:citeOEuvre)

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - Mars 1874 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 29 October 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/13005

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