LettreCharles Lallemand à Henri Poincaré, 25 octobre 1900

Paris, le 25 octobre 1900
66, Boulevard Émile-Augier
Ministère des Travaux Publics
Nivellement Générale de la France
Bureau : 35, Rue Capron

L’Ingénieur en Chef des Mines,
Directeur du Nivellement Général de la France,
à Monsieur
H. Poincaré, Membre de l’Institut

Mon cher ami,

Je lis, dans un journal, que tu dois faire très prochainement à l’Institut une Communication, ou un discours sur la “Géodésie française.”1 Pour le cas où tu croirais devoir dire un mot d’une des branches de la géodésie actuelle, le nivellement géométrique de précision, dont le créateur, Bourdalouë2, est un français, veux-tu me permettre de te signaler particulièrement deux ou trois améliorations ou résultats que la France peut incontestablement revendiquer, à savoir:

1 : L’introduction effective et pratique dans les résultats des nivellements, de corrections destinées à tenir compte de la variation normale de la pesanteur. Wittstein et Helmert avaient bien posé, dès 1873, dans les “Astronomische Nachrichten,” le principe de ces corrections3 ; mais personne n’en a tenu compte avant que nous n’eussions, en 1884, trouvé un moyen graphique très simple et très commode de calculer les corrections. A notre exemple, depuis cette époque, la correction orthométrique4 est partout appliquée aux nivellements de précision.

J’ai inséré, dans les Procès-verbaux de l’Association géodésique de 1887 une note assez étendue sur cette question ;

2 : Le “médimarèmètre”, que j’ai présenté cette même année à l’Académie5 et l’Association géodésique6 , qui est aujourd’hui en service sur presque toutes les mers du globe et qui a permis une determination économique et sûre du niveau moyen de la mer ;

3 : La démonstration faite par moi en 1890, de l’uniformité de niveau des mers baignant l’Europe.7 Cette demonstration, à l’époque, allait tellement à l’encontre des idées reçues que M. Maurice Lévy8, en la présentant à l’Académie des Sciences, croyait devoir faire des reserves formelles9 et que la Conférence de Fribourg de l’Association géodésique (1890) confiait au bureau central de Berlin le soin de vérifier mes calculs10. L’année suivante, en 1891, M. Helmert nous apportait à Florence un mémoire très complet, confirmant tout à fait mes résultats sans toutefois y faire qu’une faible allusion, de sorte que, depuis lors, en Allemagne, le mérite de cette découverte est universellement attribué à l’Institut géodésique prussien.

Tu voudras bien, j’espère, excuser cette trop longue lettre.

Bien cordialement à toi,

Ch. Lallemand
 

(1) “Die Mittelwasser der Europa umspülenden Meere” von Dr Börsch. Berlin 1891.11

 

  1. Le même jour de cette lettre, Poincaré prononce, à la séance des cinq Académies, le discours : ”La géodésie française”, Mémoires de l’Institut, vol. 20, 1900, p. 13–25.↩︎

  2. Sous le Second Empire, Bourdalouê, un technicien éminent, avait exécuté, de 1857 à 1864, sur l’ensemble du territoire, un réseau cohérent de nivellements géométriques, long de 15.000 km (Jean Vignal, ”Charles Lallemand (1857–1933)”,Annales des Mines, 1938. Biographie consultable également sur le site : www.annales.org/archives/x/lallemand.html)↩︎

  3. Wittstein,”Ueber den Schlussfehler grosser Nivellements”, Astronomische Nachrichten, vol. 81, 1873, p. 292–298 ; F. R. Helmert, ”Zur Theorie des geometrischen Nivellirens”, Astronomische Nachrichten, vol. 81, 1873, p. 298–300.↩︎

  4. Il s’agit de la correction qu’il faut appliquer aux mesures des altitudes pour tenir compte du non parallélisme des surfaces de niveau et ramener ces altitudes à leurs valeurs géométrique au-dessus du niveau de référence (Dictionnaire hydrographique international, www.loria.fr/projets/MLIS/DHYDRO/outils/site_edition/byproducts/Tout_Martif_colonne.html)↩︎

  5. Le médimarèmètre est un appareil qui sert pour mesurer la hauteur des mers. Il permet de filtrer mécaniquement les ondes de marée grâce à un capteur communiquant avec la mer par l’internédiaire d’une enveloppe en porcelaine poreuse qui lui donne une très grande constante de temps. Il s’agit d’un tube dont le fond poreux laisse filtrer lentement l’eau tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Les oscillations extérieures dues à la marée sont ainsi considérablement réduites d’amplitude et présentent un retard de phase car le fond poreux laisse filtrer l’eau plus lentement que la variation de niveau de la marée. Le niveau est déterminé journellement par une tige graduée que l’on plonge dans le tube (www.mandragore2.net). Charles Lallemand est l’inventeur de cet instrument couramment employé en géodésie (Georges Perrier, ”Charles Lallemand, 1857–1938”, Journal de l’Ecole Polytechnique, IIIe série, Bibliothèque de France, Fonds de la Société de géographie, Mél. 4 1198). Le seul article publié en 1887, dans lequel Lallemand fornit plutôt une déscription du marégraphe, l’instrument qui mesure et enregistre la hauteur des marées, est : Lallemand, ”Observations du niveau de la Méditerranée, faites à Marseille le 23 février 1887, à l’instant du tremblementde la terre”, Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. 104, 1887, p. 764–765.↩︎

  6. Crée en 1862 comme ”Mittel-EuropGradmessung”, la conféderation devient ”Association internationale de géodésie” en 1885, alors que son président, Wilhelm Foerster, modifie son organisation (Torge (2005)).↩︎

  7. Ch. Lallemand, ”Sur le zéro international des altitudes”, Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. 110, 1890, p. 1323–1326.↩︎

  8. M. Lévy (1838–1910) ingénieur, élu en 1883 à l’Académie des sciences dans sa section de mécanique, président de l’Académie en 1900.↩︎

  9. L’article de Lallemand, p. 1323, comporte une note de Lévy : ”En présentant cette Note, M. Maurice Lévy n’entend pas prendre parti dans la question mais seulement soumettre à la discussion les chiffres et les observations de l’auteur”.↩︎

  10. Il s’agit du bureau de l’Association internationale de géodésie qui siège à Berlin (Torge (2005).↩︎

  11. Börsch (1891).↩︎


Références

Börsch, Anton. 1891. Vergleichung der Mittelwasser der Ostsee und Nordsee, des Atlantischen Oceans und des Mittelmeeres auf Grund e. Ausgleichg v. 48 Nivellementspolygonen in Central- u. Westeuropa. Berlin: P. Stankeiwicz.↩︎

Titre (dcterms:title)

Charles Lallemand à Henri Poincaré, 25 octobre 1900

Incipit (ahpo:incipit)

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1900-10-25

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(fr) Lettre autographe signée

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2

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Archives Henri Poincaré

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fr

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« Charles Lallemand à Henri Poincaré, 25 Octobre 1900 ». La Correspondance Entre Henri Poincaré, Les Astronomes Et Les géodésiens. Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 20 October 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/13340

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