LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - février 1877

[Février 1877]

Ma ch. m.1

Lundi chez Fuchs2 eut lieu cette soirée

Où régnait sur nous tous

De Bonnefoy la musique abhorrée ;

Mais comment diriez-vous,

Lui que Boutroux nommerait vestonique

Ouit-il le trio.

Il regrettait eût voulu, l’homme peu platonique

Un peu de libretto.

Bonheur, on va chanter, dit-il ; du violon,

Cela va me distraire et la distraction,

C’est doux, pour qui n’a pris que quelques maigres glaces

Et du punch où du rhum on sentait quelques traces.

Hélas, hélas l’art la langue des Toscans

Frappe l’oreille de Mystère3

Qui dit (au son d’une voix de vingt ans)

Ah que ne sait-elle se taire.

La grande Viardot et sa jeune famille

De la journée ont fait les frais

Le violon du fils et le charme de la fille

Ont eu certes un grand succès

Mais ce ne fut rien ; quand la mère elle-même

Sut manier la voix qui lui restait4

Avec ce goût, cet art extrême

Que chacun lui connaît

On oublia le reste et Mystère en personne

Battit des mains à son succès.

Il ne faut pas pourtant que trop cela t’étonne

Viardot chantait en français.

Le veston et le pantalon5

Tu avoues toi-même C. Q. F. D. [Ce Qu’il Fallait Démontrer], en prononçant une seule phrase où l’influence du veston et celle du pantalon se font sentir à la fois ; on jugerait aussi faux en jugeant le tout (l’Univers) par la partie qu’en s’en faisant une idée tout à fait abstraite. Au commencement le veston ouvre les yeux sur les inconvénients d’une induction trop hâtive ; mais à la fin l’influence du pantalon reprend le dessus ; à défaut de l’induction tu comptes, pour connaître le monde, sur l’abstraction métaphysique. Que n’as-tu pas vu que ce procédé suppose toujours un certain nombre d’axiomes ; que ces axiomes ne sont en dernière analyse que des faits observés généralisés ; et que la plupart du temps, non seulement cette généralisation est faite en dehors de toutes les règles du sens commun, mais qu’elle ne porte que sur un nombre de faits très restreints et que par conséquent elle présente à un plus haut degré les inconvénients que tu reconnais dans l’induction trop hâtive. Donc un seul procédé scientifique. L’observation et l’induction appliquée avec réserve. Mais diras-tu, l’induction ne peut nous donner que des connaissances de même nature que celles que nous donne l’observation elle-même ; l’observation ne nous apprend rien sur la substance, rien sur l’attribut (comme diraient les scolastiques) ; elle ne nous montre que le phénomène seul, et encore pas le phénomène en lui-même ; mais seulement la sensation qu’il nous fait éprouver ; et l’induction peut tout au plus nous conduire à la loi des phénomènes. Ces procédés, diras-tu, ne peuvent donc être suffisants pour nous donner la généralité des connaissances ; eh que veux-tu que j’y fasse ; prenons toujours ce qu’ils nous apprennent, et quant au reste, résignons-nous à avouer qu’il restera à jamais lettre morte pour nous.

 


  1. À qui était destinée cette lettre ? Le début laisse supposer que Poincaré s’adressait à sa mère mais la suite de la lettre, après la partie rimée (« Le veston et le pantalon »), semble plutôt relever d’un échange avec sa sœur autour des idées philosophiques d’Émile Boutroux.

  2. Edmond Fuchs.

  3. Mystère est le pseudonyme de Marcel Bonnefoy dans plusieurs lettres.

  4. Dans ce passage il est question de la cantatrice et compositrice Pauline Viardot . Formée à la musique par Franz Liszt, elle était devenue très célèbre dans les années 1850 en raison de prestations remarquées dans plusieurs opéras. En 1855, elle avait dépensé une part très importante de sa fortune pour acheter la partition autographe du Don Giovanni de Mozart. Pauline Viardot abandonna la scène en 1863 et se consacra ensuite à la composition et à l’enseignement du chant au Conservatoire de Paris. Son fils, Paul Viardot, devait devenir un violoniste et un musicologue apprécié. Enfin, la lettre fait référence à la fille de Pauline Viardot sans plus de précisions. Il pourrait s’agir de la cantatrice et compositrice Louise Héritte-Viardot, ou d’une de ses sœurs Marianne ou Claudie Viardot. Voir [M. Friang 2008].

  5. Dans cette partie de la lettre, Poincaré revient visiblement sur une discussion philosophique récente. Pour une raison indéterminée, il utilise un code pour désigner les différents acteurs du débat : Boutroux est « Pantalon », Poincaré est « Veston ». Cette discussion, qui semble assez obscure en raison de l’absence de documents annexes, concerne les mérites et les inconvénients respectifs de l’induction, de l’abstraction métaphysique et de l’observation pour la connaissance de l’univers ; Poincaré se prononce pour un mixte de l’induction et de l’observation et adopte un point de vue sceptique quant aux connaissances que l’observation est susceptible d’apporter ; l’observation ne nous donne en effet accès qu’à des phénomènes et non à des objets en soi. Il faut donc se résigner à n’avoir qu’une connaissance imparfaite (mais opératoire) du monde. L’influence d’Émile Boutroux est ici manifeste. L’idée selon laquelle l’observation ne donne pas accès aux substances, à l’essence de la réalité, mais seulement à des phénomènes est une idée qui s’inscrit dans le programme du positivisme spiritualiste que Boutroux avait initié avec sa thèse, De la contingence des lois de la nature [É. Boutroux 1874]. Dans les années 1877-1878, Poincaré et Boutroux prenaient visiblement plaisir à se côtoyer et il leur arrivait parfois d’aborder des questions philosophiques, notamment celles du réalisme et du déterminisme scientifiques. Chacun y trouvait probablement son compte : Poincaré acquérait des éléments de connaissance philosophique et s’imprégnait du néo-kantisme et du spiritualisme en vogue dans les années 1870 ; de son côté, Boutroux avait l’occasion de tester ses thèses philosophiques sur la connaissance scientifique. Dans ces années, Poincaré semblait attiré par l’idée d’une dimension inaccessible de la réalité et c’est en grande partie sous l’inspiration de ce spiritualisme et de ce scepticisme à l’égard de la connaissance scientifique qu’il devait élaborer ses propres conceptions philosophiques à partir des années 1890. On notera que Boutroux demanda en 1881 à Poincaré de rédiger une « Note sur les principes de la mécanique dans Descartes et Leibniz » pour son édition critique de La monadologie de Leibniz [H. Poincaré 1880]. Concernant l’influence des idées de Boutroux sur la pensée de Poincaré voir notamment [M. J. Nye 1979], [L. Rollet 2000], [J. Príncipe 2012] et [L. Rollet 2014]. Pour une perspective plus générale voir [P. Engel 1988].

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - février 1877

Incipit (ahpo:incipit)

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Date (ahpo:writingDate)

1877-02

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L0278

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(fr) Lettre autographe

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Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

3

Noms cités dans l'apparat (ahpo:citeApparatName)

Numéro (ahpo:letterNumber)

278

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - février 1877 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 20 October 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/14139

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