LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - août 1876

[Août 1876]

Mercredi1

Ma chère maman,

L’affaire que j’avais au pied s’est percée hier sans incident ; car j’avais au pied quelque chose que je rangerai pour ne pas me compromettre dans la grande catégorie des affaires susceptibles de se percer. Je me suis cependant tapé la tête à la lecture de ta lettre ; cet examen a été rassurant ; je ne me sens pas encore malgré l’état de ma jambe atteint de paralysie générale. J’espère que demain je pourrai marcher ou du moins mettre mes deux pieds par terre, ce qui ne m’est pas arrivé depuis dimanche. Je suis devenu d’une force remarquable sur la jambe de bique au parapluie, nouveau genre de jambe de bique qui vous permet de descendre et de monter les escaliers. Je me lève que pour déjeuner et je me recouche après dîner, je viens de me faire apporter mon café dans mon lit. Tu me dis de changer de chaussures, tu penses bien que je ne porte que pantoufle. Pendant ce temps Bonnefoy va à Sain-Bel ; il y a été hier et avant-hier y est aujourd’hui. Quant à moi j’ai achevé mon journal sur Allevard2. Pour le moment il ne reste plus qu’une grande plaque noire à l’endroit où était l’affaire qui s’est percée, entourée d’une grande irritation et de coulées de lave refroidie. Hier à déjeuner qui rencontrions nous ? Haton de la Goupillière3. Le soir à dîner j’ai fait avec lui une grande conversation ; il m’a donné des renseignements, des avis et des recommandations pour St Étienne. Si tu écris jeudi écris à Lyon, si tu écris vendredi, écris à Clermont hôtel des Voyageurs.

Détails rétrospectifs

Après avoir chevauché jusqu’aux Sables (sans pouvoir monter aux Challanches4 (vieilles mines abandonnées) à cause du mauvais temps à travers un paysage qui ressemble à toutes les vallées des pays de montagne, nous y attendons la voiture qui finit par arriver au bout d’une heure. Nous nous entassons dans cette voiture pour 6 heures. Je suis très fatigué ; je ronfle la moitié du temps, le paysage consiste en montagnes analogues aux rochers du Simplon couvrant une vallée assez large. Nous sommes à Grenoble à 7 heures. Le lendemain nous travaillons le matin ; le soir nous allons voir les musées de Grenoble. À 4 h nous montons en voiture pour la Grde Chartreuse, il pleut à verse ; tout à coup nous passons d’une région où la lune était nouvelle dans une autre où elle était pleine. C’est le canton de Voreppe, la route par Voreppe n’a rien de bien remarquable jusqu’à St Laurent du P [Saint-Laurent-Du-Pont] et à partir de St Laurent du P. il règne l’obscurité la plus absolue. À 9 h ½ nous arrivons au couvent nous trouvons un frère à barbe blanche qui nous dit qu’il est trop tard pour souper que nous ne pouvons que collationner ; collationner c’est manger du beurre, du fromage, des amandes et des pruneaux et surtout clapir5. Comme nous n’avons pas mangé depuis 11 h nous ne nous privons pas de tous ces ingrédients. Le lendemain visite au couvent (il fait trop mauvais pour aller au Gd fond ; ce n’est pas tout à fait nouvelle lune mais c’est dernier quartier). On ne nous montre pas les cellules. Le père qui nous conduisait entre une cinquantaine de tableaux représentant des Chartreuses anciennes et modernes nous a désigné particlrt [particulièrement] celle celles6 de Rome, de Marseille et de Bourville ; il nous a fait voir la grde salle, l’église, le refec [réfectoire], la bibli [bibliothèque]. Partout on ne voit que des copies de Lesueur7 qui sont tout à fait en situation. À 8 h ½ nous remangeons, même menu que la veille, additionné de soupe maigre et d’œufs sur le plat. À 11 h nous repart. [repartons] avec deux curés fort enthousiasmés. Je trouve que Raymond a un peu calomnié la Gde Chartreuse ; d’abord on n’y mange pas c’est vrai, mais on ne paye pas cher ; ensuite on ne peut pas dire que cela ressemble à la vallée de Leukerbad ; cela a un faciès particulier dû à son calcaire ; toutefois après tout ce que nous avons vu, cela nous impressionne beaucoup moins que les deux curés ou du moins que l’un d’eux qui rentre dans la catégorie appartient à l’espèce des vicarius Martinoïdes. Quant à l’autre qui appartient au genre curetus et à l’espèce soupiplenus, il a l’air assez indifférent aux beautés de la nature. La route de Voiron est bien plus belle que celle de Voreppe car on traverse une grande faille qui conduit de la vallée de St Laurent du Pont (qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de la Meurthe à laquelle on aurait fait subir l’opération suivante ; remplacer la Meurthe par un petit ruisseau et la chaîne de Maxéville par quelque chose d’analogue au Jura fermer la parenthèse) dans celle de Voiron. À Voiron nous mangeons des gâteaux et nous nous ennuyons. Enfin nous arrivons à Grenoble où nous mangeons sérieusement. Samedi le matin nous travaillons, à une heure nous partons pour le Villard de Lans ; la nouvelle lune est revenue ; toutefois nous ne sommes pas inquiets car nous commençons à nous apercevoir que la révolution synodique de la lune, malgré les lois de la gravitation, s’est brusquement réduite à 4 j. et nous espérons avoir le 1er quartier le lendemain. La voiture traverse les Gorges d’Engins (faille sans rien de bien spécial) et nous arrivons au Villard ; bonne auberge. Le lendemain nous nous apercevons que la lune tombe sur la terre avec une rapidité effrayante ; il fait pleine lune. Du Villard à Pont en Royans on traverse une faille qui est ce que j’ai vu de plus beau dans le Dauphiné ; à Choranche à 40 mn de P en R [Pont-en-Royans] je commence à avoir très mal au pied ; j’arrive à P en R abslt [absolument] malade. Je me trn [traîne] à la voiture puis en chem de fer ; puis au bus, puis à l’hôtel tant bien que mal.

Erreur de nomenclature ; je crois qu’il vaut mieux faire un genre soupiplenus comprenant deux espèces décrites jusqu’à ce jour, le soupiplenus hilaris et le soupiplenus taciturnus ; c’est à cette dernière qu’appartient l’individu que nous avons observé.

 


  1. Le manuscrit de cette longue lettre est très difficile à déchiffrer. Il commence par une courte lettre rédigée manifestement le lendemain (voir la lettre suivante).

  2. Le journal de voyage de Poincaré est conservé au sein des Archives patrimoniales de l’École des mines de Paris sous la cote CR 1876 175-181. La partie sur Allevard y est particulièrement développée.

  3. Julien Haton de la Goupillière.

  4. Les mines d’argent de Chalanches – Poincaré écrit Challanches – avaient été découvertes en 1767. Au 19e siècle, elles étaient exploitées de manière intermittente par diverses sociétés pour leurs ressources en nickel et en cobalt.

  5. Clapir : se blottir. Il s’agit d’un usage rare d’un terme utilisé surtout pour les lapins.

  6. La répétition est de Poincaré.

  7. Poincaré fait sans doute référence au peintre Eustache Le Sueur (1616-1655) dont les vingt-deux tableaux sur la vie de Saint Bruno décorèrent la Chartreuse de Paris.

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - août 1876

Incipit (ahpo:incipit)

L'affaire que j'avais au pied ...

Date (ahpo:writingDate)

1876-08

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Identifiant (dcterms:identifier)

L0262

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Sujet (dcterms:subject)

(fr) Voyage d’études à Grenoble et Saint-Étienne (1876)

Chapitre (ahpo:publishedIn)

Lieu d’archivage (ahpo:archivedAt)

Type (ahpo:documentType)

(fr) Lettre autographe

Section (dans le livre) (ahpo:sectionNumber)

4

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

6

Noms cités dans l'apparat (ahpo:citeApparatName)

Numéro (ahpo:letterNumber)

262

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - août 1876 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 14 July 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/14262

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