LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - 18 mars 1874

[18 mars 1874]

Ma bonne maman,

Je suis sorti hier à 9 heures ¼. J’ai trouvé au vestiaire mon manteau 422 mais sans chaînette. De là j’ai été trouver M. Garnier chez lui et j’ai été déjeuner avec lui, M. Binet et son cousin élève de centrale ; nous avons rencontré Lombard1 et son frère en tilleur. À peine les avions-nous quittés : et vous avez retrouvé là-bas le monde accoutumé – Accoutumé et inaccoutumé – Ah oui, un monde universitaire – Universitaire et autre – À dîner M. Garnier dit qu’on peut être très aimable sans être très jolie comme par exemple Mlle J. Protestation de M. Binet. De là nous allons au Vaudeville2 pour assister à une séance de la société des bibliothèques populaires agrémentée d’une conférence de M. Laboulaye3 sur l’éducation du pays par l’armée et de la musique de la garde républicaine. Puis j’ai été chez Madame Brisse où dînait un certain oncle Prosper avec lequel M. Brisse a eu une petite discussion politique, M Brisse représentant les idées libérales ; M. Brisse prétendait qu’on avait eu tort de révoquer Rameau4 ; l’oncle Prosper prétendant qu’on avait eu tort de révoquer le duc de Padoue5. Là-dessus laïus se terminant par ces mots ; d’ailleurs, si le duc de Padoue n’avait pas été à Chislehurst, c’eût été un polisson ; là-dessus la discussion s’égare sur la prononciation de Chislehurst.

Henri

 


  1. Poincaré fait sans doute référence à Edmond Lombard.

  2. Le Théâtre du Vaudeville.

  3. Édouard René Lefebvre de Laboulaye.

  4. Victor Rameau (1809-1887), dont la famille était liée à celle du musicien Jean-Philippe Rameau, était un avocat de formation. Ses opinions libérales sous la Monarchie de Juillet puis durant le Second Empire lui valurent d’être nommé maire de Versailles après la proclamation de la République, le 4 septembre 1870. Élu député de Seine-et-Oise en février 1871, il conserva son mandat jusqu’en 1885, siégeant durant toute cette période du côté de la gauche républicaine. Il avait été membre de la commission des quinze chargée d’assister le gouvernement d’Adolphe Thiers à Versailles lors de la Commune de Paris en 1871. Il devait alors soutenir de tout son poids la politique républicaine conservatrice et, en tant que député, se prononça pour la paix, contre l’abrogation des lois d’exil et contre la chute de Thiers en mai 1873 au profit de Mac Mahon. Poincaré fait ici référence à un épisode de sa carrière politique, qui permet d’ailleurs, par ricochet, d’estimer la date de cette lettre : en janvier 1874, le gouvernement d’Albert de Broglie avait fait voter une loi redonnant au pouvoir central le droit de nommer tous les maires, sans obligation de les choisir parmi les conseillers municipaux ; dans le sillage de cette loi, Rameau avait été révoqué en février 1874 mais les adjoints et les conseillers municipaux avaient refusé de le remplacer. Il dut finalement céder sa place mais il revint à la tête de sa municipalité en 1879 [A. Robert & G. Cougny 1890-1891].

  5. Ernest Arrighi de Casanova était le second duc de Padoue. Après la loi de janvier 1874 sur la nomination des maires (voir note précédente), il fut nommé par le gouvernement de De Broglie maire de la commune de Courson. C’est donc en tant que maire qu’il alla assister le 16 mars 1874, à Chislehurst (au sud-est de Londres) à une grande manifestation célébrant les 18 ans du prince Louis-Napoléon Bonaparte. La lettre de Poincaré se fait l’écho de cette fête qui attira plusieurs milliers de français et qui bénéficia d’une très grande publicité en France et à l’étranger. Elle donnait en effet l’occasion à un mouvement bonapartiste mal en point de revenir sur le devant de la scène et de présenter le fils de Napoléon III comme son successeur naturel. La harangue d’Ernest Arrighi de Casanova au nom des parlementaires de l’Appel au peuple ne fut pas du goût des autorités gouvernementales et il fut suspendu de ses fonctions par le préfet de Seine-et-Oise François Henri Gustave Limbourg. [Registres des étudiants de l’École polytechnique 2016] [A. Robert & G. Cougny 1890-1891].

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - 18 mars 1874

Incipit (ahpo:incipit)

Je suis sorti hier à 9 heures 1/4.

Date (ahpo:writingDate)

1874-03-18

Expéditeur (ahpo:sentBy)

Destinataire (ahpo:sentTo)

Identifiant (dcterms:identifier)

L1874-03-18-HP_EP

Adresse (ahpo:destinationAddress)

Lieu (ahpo:writtenAt)

Sujet (dcterms:subject)

(fr) Visites familiales et amicales  ;
(fr) Théâtre et opéra  ;
(fr) Affaires diverses (polytechnique)  ;
(fr) Napoléon IV (1874)

Chapitre (ahpo:publishedIn)

Lieu d’archivage (ahpo:archivedAt)

Type (ahpo:documentType)

(fr) Lettre autographe signée

Section (dans le livre) (ahpo:sectionNumber)

2

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

2

Mots d'argot polytechnicien cités (ahpo:citeArgot)

Noms cités dans l'apparat (ahpo:citeApparatName)

Numéro (ahpo:letterNumber)

44

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - 18 Mars 1874 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 29 September 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/3674

Scan