LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - 10 août 1878

10 Août Christianiaer Dagblabet

 

L’expédition franco-norvégienne

L’intrépide navigateur Bonnefoy dont nous avons déjà si souvent entretenu nos lecteurs a honoré hier de sa présence les bureaux du jour­nal. Nous pouvons maintenant affirmer que si cette expédi­tion n’a pas eu tout le succès désirable, ce n’est pas la faute du navigateur français, mais que toute la responsabilité de l’échec doit retomber sur la tête de son collègue norvégien. En effet ce dernier possédant à merveille la langue des indigènes entretenait avec eux de si longues conversations que la marche de l’expédition éprouvait des retards considérables. Au contraire notre compatriote, quoique doué au plus haut degré du don des langues vivantes, ne pouvait entretenir avec les Esquimaux que des relations plus taciturnes.

Toujours il poussait son collègue en avant ; mais celui-ci continuait à dérouler d’harmonieuses périodes dont le navigateur français ne comprenait pas un mot. À peine de retour de cette expédition maritime, l’infatigable explorateur affrète le navire Motola avec lequel il compte découvrir le passage du S. O.
[Sud Ouest] et établir des communications maritimes entre notre ville et Bergen. Il reviendra ensuite à Christiania en suivant par terre les traces de notre correspondant. Sans aucun doute cette seconde expédition ne fera que confirmer les conquêtes dont la science géographique est redevable à notre reporter.

Bonnefoy compte être de retour dans notre ville vers le 15 septembre. Nos concitoyens lui préparent déjà une réception qui fera pâlir celles qu’ils ont faites à Vélocipède IV et au Norskstudantorpheon et où leur enthousiasme semblait avoir atteint son paroxysme.

L’INSUCCES
de la quadruple alliance

Plusieurs de nos confères considéraient depuis quelque temps comme probable la conclusion d’une quadruple alliance entre Marcel 1er dit le mystérieux, Balthasar II et H XXI et Jolipetit 1er roi de Géorgie1, qui s’est placé comme chacun sait, sous le puissant protectorat du grand empereur de Scandinavie. En effet des négociations étaient engagées par l’intermédiaire de la Guacanagarie. Mais nous avions toujours conseillé à nos lecteurs de ne pas trop espérer une issue favorable. En effet Marcel 1er n’était pas satisfait de la préférence qu’avait témoigné l’empereur de Scandinavie à Jolipetit 1er. Chacun sait que Marcel 1er avait demandé à Balthasar II le libre passage des Dardanelles et que l’empereur de Scandinavie le lui avait refusé et l’avait accordé au contraire au roi de Géorgie, au grand détriment du commerce de Marcel 1er . De là des froissements qui ne nous permettaient pas d’avoir trop d’espoir. Nos prévisions n’ont pas été trompées. Les projets de quadruple alliance sont définitivement abandonnés. Nous pouvons donner dès aujourd’hui quelques détails sur les négociations.

Le grand empereur Balthasar méditait depuis longtemps une expédition contre les Dalécarliens. Il fit proposer à H XXI de se mettre immédiatement en campagne pour y prendre part. Partir immédiatement c’était renoncer définitivement à la quadruple alliance. Aussi H XXI fit-il une réponse vague, et demanda de différer son entrée en campagne. Il savait en effet que si l’empereur de Scandinavie dispose de forces considérables, il lui est difficile de les mobiliser, et que d’ailleurs une fois en marche, il est obligé de s’arrêter souvent pour les ravitailler. Son plan consistait à achever avec le concours de Marcel 1er la conquête du Télémark et du Ringerike2 puis à rejoindre les Scandinaves et les Géorgiens à Stockholm ou à Upsal pour marcher ensemble contre les Dalécarliens. La quadruple alliance eût pu ainsi enfin être conclue. La 1ère partie de son programme a pu s’exécuter sans difficulté. Le Télémark et le Ringerike se sont soumis aux troupes alliées. Mais des difficultés d’ordre diplomatique ne tardèrent pas à se présenter. Marcel 1er , en insatiable conquérant équipait une flotte considérable et dirigeait l’armée victorieuse qui venait de conquérir le Ringerike, sur le Soctesdalen, le Hardanger et le Sogn. Tous les efforts des plénipotentiaires guacanagariens pour l’engager à différer cette expédition furent inutiles3. Il craignait en effet de voir sa flotte prise dans les glaces s’il tardait encore. On ne pouvait donc plus songer à entraîner Marcel 1er dans une expédition contre les Dalécarliens.

Le conseil des ministres guacanagariens se réunit. La séance fut orageuse. Fallait-il conduire à la suite de Marcel 1er les troupes de H XXI déjà fatiguées par de longues guerres dans une expédition aussi lointaine, personne n’y songeait. Cependant quelques ministres n’auraient pas refusé d’accompagner Marcel 1er pendant les 4 ou 5 premiers jours de la guerre et le laisser ensuite achever seul l’exécution de ses gigantesques projets. Mais la majorité trouvait que ce n’était pas la peine pour quelques jours d’alliance avec Marcel 1er de sacrifier tout espoir de pouvoir se joindre à Balthasar II et à Jolipetit 1er. Le ministre d’État fit d’ailleurs observer que l’on s’était presque engagé déjà vis-à-vis de la Scandinavie et qu’il fallait éviter de mécontenter un voisin aussi puissant avec lequel on n’avait jamais cessé d’entretenir les meilleurs relations et à qui on devait tant. Cette remarque de J. P. [Jolipetit] triompha des dernières indécisions et à l’unanimité le conseil décida de renoncer à l’alliance de Marcel 1er pour se jeter dans les bras de Balthasar II .

On doit donc s’attendre à la conclusion d’une triple alliance. Mais à l’heure qu’il est le traité n’est pas encore signé. Toutefois il n’y a pas lieu de s’inquiéter de ce retard. Il s’explique facilement par la difficulté des communications. La dépêche de H XXI a dû arriver à Stockholm le 9 Août à 6 h 56 et la réponse de son puissant ami ne put lui parvenir qu’à 2 heures ou 2 heures ½.

Mettant sous presse à 1 heure nous ne pouvons donc donner à nos lecteurs sa teneur exacte. On a cependant une inquiétude. L’empereur de Scandinavie a montré dans ses préparatifs de guerre une rapidité tout à fait inaccoutumée qui a trompé les calculs de H XXI. À moins qu’un dernier détail ne le retienne, il a dû quitter sa capitale à la tête des troupes scandinavo-géorgiennes le 9 Août à 9 h 36. Si les courriers de Sa Majesté n’ont pas montré la rapidité [2 mots illisibles] l’importance des dépêches qui leur étaient confiées, peut-être ne seront-ils arrivés au palais de Balthasar qu’au moment où S. M. venait de le quitter. Dans ce cas ils se mettraient immédiatement en route pour le poursuivre et la conclusion définitive du traité ne serait retardée que de quelques jours.

Adresser encore toutes communications à Christiania où ils feront suivre.

 

– Notes –

1 Les surnoms employés par Poincaré sont relativement transparents : il est question, dans l’ordre, de Marcel Bonnefoy (Marcel 1er ), de Balthazar Mathis, de Poincaré lui-même (H XXI) et d’Émile George (Jolipetit 1er, le petit George).

<>2 Ringerinke est une commune située à une cinquantaine de kilomètres au nord ouest d’Oslo. Elle est située dans le comté de Buskerund, au nord du comté de Telemark. Le comté de Buskerund correspondait, au Moyen-Âge, au royaume de Ringerinke.

 

3 Il s’agit d’une référence aux voyages de conquête de Christophe Colomb. Guacanagaríx était l’un de cinq caciques tainos qui avaient accueilli le navigateur sur l’île d’Hisponiola lors de son premier voyage, après le naufrage de son bateau.

 

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - 10 août 1878

Incipit (ahpo:incipit)

Christianiaer Dagbladet.

Date (ahpo:writingDate)

1878-08-10

Expéditeur (ahpo:sentBy)

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L0313

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Sujet (dcterms:subject)

fr Voyage d’étude en Norvège et en Suède (1878)

Lieu d’archivage (ahpo:archivedAt)

Type (ahpo:documentType)

fr Lettre autographe

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6

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

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4

Noms cités dans l'apparat (ahpo:citeApparatName)

Numéro (ahpo:letterNumber)

313

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - 10 août 1878 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d, Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, consulté le 24 janvier 2022, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/3873