LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - vers le 11 août 1874

[Vers le 11 août 1874]

Ma chère maman,

Je t’avais dit que je te raconterais ma sortie de dimanche. J’ai été à Versailles, comme c’était convenu. J’ai voyagé avec des X, et l’on a discuté de la grave question de savoir ce qu’on arracherait aux conscrards qui n’auront pas de police1. J’ai vu à Versailles un chef d’escadron du 22e, M. de Grandchamp2, qui est un très chic type. Nous sommes restés quelque temps dans le jardin ; en demi-fumistes ; M. de Grandchamp et M. Berger causaient de l’affaire Bazaine ; le tout était entremêlé de chut parce que Cissey3 demeure à côté. Ensuite nous avons été au parc où nous avons vu des amphis de tilleurs et de tilleuses. M. Berger m’a conduit au Jardin du Roi et au Bosquet d’Apollon. Après dîner je me suis aperçu qu’il était trop tard pour arriver pour le train de la rive gauche. Heureusement nous avions jusqu’à 10 h 1/2. J’ai donc pris le train de la rive droite et je suis arrivé à 10 h à St Lazare. Malheureusement je suis tombé sur un cheval impossible et j’ai mis 39 minutes. J’ai donc eu consigne.

J’ai eu 20 hier en Méca.

L’affaire des zincs, dont je t’ai raconté les débuts, s’est continuée pendant 3 jours avec les mêmes péripéties et finalement on a abouti à la solution suivante que nous considérons comme une victoire éclatante. Les zincs sont autorisés et il y a consigne générale. Seulement, ce qui m’ennuie, c’est qu’Alfred Daubrée4 m’a donné rendez-vous ce soir devant Callot, et qu’il a recommencé le Dreyfuss (four) de M. Viellard en ne me donnant pas son adresse. Nous allons nous procurer un bouquin quelconque que nous lirons ce soir en chœur. Les anciens nous ont voté 32 bocaux pour notre belle conduite5. Il circule en ce moment un topo rond contre ceux qui ont calé.

Il faut que je te raconte le coup du jeune-homme-très-bien. Le géné a dit à Badoureau : Ces conscrits ne font absolument rien ; il y a même des jeunes très bien qui ont de très mauvaises notes, MM. Ducros, Daru6, Lambrecht. Or dimanche, ces trois jeunes gens étaient consignés et trouvaient particulièrement hum désagréable d’être rats de Derby. Lambrecht ne fit ni une ni deux et alla demander au géné de permettre à ceux qui n’avaient qu’une consigne de sortir à 12 h 1/2. Le géné ne fit pas de difficulté. Or est-ce que Badoureau n’a pas eu le toupet d’aller demander au colo de faire lever les consignes et de lui dire qu’en rapprochant ce fait d’une phrase très malheureuse du général, on pourrait soupçonner la faveur qu’il avait accordée de n’être pas due seulement à sa générosité pour les élèves.

 


  1. On rappellera ici que les élèves de première année, les conscrits, étaient appelés conscrards tant qu’il n’avaient pas subi le bizuthage traditionnel (absorption, séance des cotes, etc.).

  2. Il s’agit sans doute de Paul Gustave Pinel de Grandchamp .

  3. On peut supposer qu’il est ici question de l’évasion du maréchal Bazaine, qui s’était produite dans la nuit du 9 au 10 août 1874. Il avait alors fui vers l’Espagne. Ernest Courtot de Cissey, ministre de la Guerre et chef du gouvernement au moment où Poincaré écrivait cette lettre, avait fait partie de l’Armée du Rhin commandée par Bazaine. Bloqué à Metz durant le siège de la ville en 1870, il s’était rendu le 28 octobre 1870 avec celui qu’on appelait depuis le « traître de Metz ».

  4. Poincaré évoque ici Alfred Daubrée (1844-1921), un proche de sa famille à Nancy. La grand-mère maternelle d’Henri Poincaré, Euphrasie Launois, était en effet la petite fille de Robert Daubrée, négociant à Nancy. Un des descendants de Robert Daubrée (probablement son fils ou son petit-fils), Antoine Robert Alfred Daubrée, était bijoutier à Nancy et habitait dans la rue Saint-Dizier, une des rues commerçantes de Nancy. Né en 1818, il avait épousé Louise Victoire Anne Thérèse Julliac (1818-?). La bijouterie Daubrée était, semble-t-il, très renommée à Nancy et ses créations s’apparentaient, par leur style, à celles de l’École de Nancy [R. D'Avril & É. Nicolas 1909]. De leur union étaient nés deux enfants, Lucien Daubrée (1844-1921) et René Daubrée (1845-?). Lucien Daubrée fit des études à l’École forestière de Nancy et eut une brillante carrière qui l’amena à prendre la direction générale des Eaux et Forêts en 1903. Il devait être à l’origine du premier inventaire forestier national. Son frère René fit quant à lui une double carrière dans l’armée et dans l’administration des Eaux et Forêts. Les références à la famille Daubrée sont relativement nombreuses dans les lettres qui suivent. Cela impose plusieurs remarques d’ordre biographique. D’une part, la famille Daubrée était probablement apparentée à celle du géologue Gabriel Auguste Daubrée (1814-1896) qu’Henri Poincaré cotoya à l’École des mines de Paris lors de ses études en 1875-1878 (Gabriel Auguste Daubrée en était le directeur depuis 1872). D’autre part, les Daubrée étaient sans nul doute liés avec la famille Contal qui apparaît à quelques reprises dans les lettres de Poincaré et, surtout, dans les souvenirs de sa sœur, Aline Boutroux [A. Boutroux 2012] (à propos notamment des relations de la famille Contal avec la famille d’Alfred Rambaud). Enfin, on mentionnera des connexions possibles de la famille Poincaré avec le fondeur Alfred Daubrée (1815-1885), dont on peut supposer qu’il était le frère d’Antoine Robert Alfred Daubrée. Né à Nancy, il s’installa semble-t-il à Paris comme marchand de bronze et de bijoux. Il coula un certain nombre de bronzes pour Christophe Fratin, Charles Cumberworth ou Léopold Kampf.

  5. Les élèves de l’École polytechnique étaient particulièrement gourmands de prunes à l’eau de vie. Ils les achetaient en bocaux, à toutes les occasions, dans les commerces situés en face de l’école.

  6. Marie Alexandre François Daru était un camarade de promotion de Poincaré. Il fit carrière dans l’artillerie et atteignit le grade de lieutenant-colonel [Registres des étudiants de l’École polytechnique 2016].

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - vers le 11 août 1874

Incipit (ahpo:incipit)

Je t'avais dit que je te raconterais ma sortie de dimanche.

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1874-08-11

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L0092

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(fr) Lettre autographe

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2

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Archives Henri Poincaré

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2

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Numéro (ahpo:letterNumber)

092

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - Vers Le 11 août 1874 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 31 October 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/4001

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