LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - juin 1876

[Juin 1876]

Ma chère maman,

Rien de bien neuf pas de punaises dans ma nouvelle chambre ; de plus je n’ai pas changé avec le fumiste qui logeait au 4e.

5e journée

Le lendemain nous ne nous levons que vers 6 h ; nous déjeunons, des voitures nous attendent à la porte ; nous montons dedans ; le temps qui la veille était moyen s’est mis tout à fait au beau. Cependant on attend une demi heure environ avant de partir. À la fin apparaît Fuchs1 qui arrive d’Espagne. Il prend place à côté de Chan2 et nous partons. Nous sommes distribués dans 3 voitures. La 1ère contient l’administration, Badoureau et quelques autres, la seconde Carca3, Roche, Lattès, Pelletan, Bonnefoy, Delamarre, de Boissieu, Lecornu, enfin la troisième, de Neufville4, Honoré, Piaton, Petitdidier, et moi. Lesdites voitures sont d’ailleurs entièrement découvertes. Nous descendons d’abord dans quelques carrières des environs encore jurassiques où ces cailloux sont durs comme du bois même davantage, puis nous continuons sur St Sauveur le Vicomte qui est à peu près au centre du Cotentin. Déjà les hostilités commencent, de temps en temps on a des descentes de voiture quand on monte une côte, les descentes sont suivies de vols de chapeaux, mais ces actes belliqueux n’ont aucunes suites ; on se restitue les chapeaux volés et à St Sauveur, rien ne trouble plus la paix de l’Europe. On descend, on ramasse des ardoises et il y a des gens qui prétendent qu’on y voit des cardiola interrupta. Quand on est las de ne pas voir de cardiola, Chan se dévisse pour aller voir un puits que des gens intelligents ont creusé dans le terrain silurien pour y chercher de la houille ; il revient nous dire qu’il n’y a rien vu ; nous déjeunons et nous repartons. Nous allons de là à Néhou où nous voyons des dévoniens5. Le cocher prétend qu’une espèce de tas de pierres cylindrique représente le château qui fut le dernier refuge des Anglais en Normandie. Puis à partir de Néhou de nouveaux points noirs se montrent à l’horizon et les fonds publics baissent considérablement. D’abord la question de Neufville6 préoccupe tous les cabinets, après plusieurs attaques dirigées contre la voiture 2 il s’est vu enlever son chapeau, et puis on l’a attaché à une ficelle (le chapeau) et on l’a traîné dans la poussière derrière la voiture pendant n kilomètres ; à n+1 la ficelle s’est cassée et le chapeau est resté sur la route. Cet odieux attentat surexcite le belliqueux Petitdidier qui s’attaque à Delamarre et cherche à lui enlever son chapeau, à la fin les deux belligérants roulent au fond d’un fossé de 1 m 50 de profondeur. On en voit un sortir au bout de 2 ou 3 secondes Petitdidier triomphant, rapportant les deux chapeaux dans un assez triste état, mais il avait perdu un des mirlitons7 avec lesquels nous enchantions les échos Cotentinois. Delamarre cherche à m’enlever mon chapeau. Je parviens à le sauver en lui prenant son lorgnon. Cette première phase de la guerre se termine par un traité de paix dont la principale clause est la restitution du lorgnon. Cependant une formidable coalition se trame contre nous et bientôt nous nous voyons assaillis d’une nuée d’ennemis qui nous entourent de tous côtés ; j’y perds la moitié de mon chapeau et mon marteau je parviens à grand peine à sauver mon sac, mon parapluie et les bords de mon chapeau ; la calotte reste entre les mains de l’ennemi. Mes cocons ont fait aussi des pertes considérables. L’ennemi instruit par l’expérience a eu soin de cacher ses lorgnons sur toute la ligne. Traité de paix, restitution, reconstitution du matériel à l’aide du chapeau de Jeantet qui prend sa casquette. Arrivée à Valognes dîner, départ pour Cherbourg épatet [épatement] d’un fumiste qui se trouve dans le compartiment avec nous. Arrivée à Cherbourg. Places trouvées à grand’-peine ; je couche dans la chambre Honoré.

 


  1. Edmond Fuchs.

  2. Alexandre-Émile Béguyer de Chancourtois.

  3. Alexandre Claude Carcanagues.

  4. Il s’agissait probablement d’élèves de l’École des mines dans la filière civile. Ils ne semblent pas être passés par l’École polytechnique.

  5. Poincaré fait une plaisanterie sur le système géologique du Dévonien et veut dire ici qu’il a trouvé des fossiles datant de cette période.

  6. Même remarque que pour la note 4 de cette lettre.

  7. Un mirliton est une sorte de flûte bon marché en roseau et en carton.

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - juin 1876

Incipit (ahpo:incipit)

Rien de bien neuf, pas de punaises dans ma nouvelle chambre ...

Date (ahpo:writingDate)

1876-06

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Destinataire (ahpo:sentTo)

Identifiant (dcterms:identifier)

L0243

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Sujet (dcterms:subject)

(fr) Course géologique en Normandie  ;
(fr) Visites familiales et amicales

Chapitre (ahpo:publishedIn)

Lieu d’archivage (ahpo:archivedAt)

Type (ahpo:documentType)

(fr) Lettre autographe

Section (dans le livre) (ahpo:sectionNumber)

4

Identifiant dans les archives locales (ahpo:identifierInLocalArchives)

CD n° 28

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

4

Mots d'argot polytechnicien cités (ahpo:citeArgot)

Numéro (ahpo:letterNumber)

243

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - Juin 1876 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 14 July 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/4102

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