LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - juillet 1875

Lundi [Juillet 1875]

Ma chère maman,

Ma sortie d’hier est remplie d’événements. D’abord je suis sorti pour aller faire des visites de pauvres. Elles n’ont rien offert de particulier si ce n’est un mari qui prétendait qu’ils avaient trois enfants pendant que la femme soutenait qu’ils en avaient quatre. En sortant de là je suis allé chez les Olleris qui étaient en train de se désoler de la lenteur de leur cuisinière à préparer leur déjeuner. On déjeune enfin. La discussion porte sur des sujets variés et de peu d’importance. Au moment où nous sortons ; jodot1. Nous cherchons un sapin couvert, mais nous ne pouvons trouver cet ustensile si utile en temps de pluie et nous n’en trouvons qu’un découvert. Il nous conduit à l’Exposition2, que nous revoyons dans ses principaux détails. M. Olleris gobe surtout l’Herzégovine. En sortant, M. et Mme Olleris se sont assis, et nous deux Gonzalve3 avons pris un sapin jusqu’aux forti [fortifications] pour aller au bois. Nous nous y sommes promenés quelque temps malgré la chaleur et la saleté. Nous avons ensuite franchi le pont de bateaux sur la Seine et nous nous sommes dirigés sur la gare de Surennes où nous avons attendu le train de Paris 35 minutes. Nous avons débarqué ensuite gare St Lazare d’où je me suis dirigé rue de Miromesnil 18 après avoir arrêté mon choix sur l’op. com [opéra comique]. J’ai trouvé d’abord M. Brisse. Après une dissertation sur les fronts bastionnés, Mme Brisse est arrivée ; enfin à l’heure du dîner le farouche réac [réactionnaire] que tu connais est apparu à l’horizon. La conversation s’est alors égarée dans les sentiers épineux de la politique, M. Brisse représentant le centre gauche de l’Assemblée, M. x y l’extrême droite, moi la gauche, Mme Brisse intervenant peu dans l’engagement. Ensuite j’ai dû raconter les terribles impressions que la mort de Croizette avait produite sur nos estomacs respectifs. Fort heureusement je n’ai pas eu à donner des détails très circonstanciés. Dans tous les cas j’avais une parade toute prête contre cette éventualité. Je savais que cela ressemblait à la Petite Comtesse4 ; j’aurais raconté la Petite Comtesse. Heureusement la discussion s’est égarée sur la question de savoir si Croizette prend un poison réel pour prendre un contre-poison après. Là dessus 9 h ont sonné et j’ai profité de l’occasion pour me dévisser. Sache donc pour une autre fois que tu as eu l’estomac défoncé.

En sortant j’ai trouvé un sapin où je me suis hâté de monter et qui m’a conduit à l’op. com [opéra comique]. On jouait les noces de Jeannette5 et Haydée6 ; j’ai été rat de Noces de Jeannette et d’une partie du premier acte de Haydée ; je suis arrivé au moment où on chantait que Venise est belle. Maintenant j’étais un peu près. La première chose que j’ai remarquée c’est le grand changement à vue. J’avais eu la veille une grande discussion avec Monteux7 qui prétendait que Franck était très chique8. De fait elle a fait des progrès insensés. Il est vrai que je crois que Haydée est plus facile à chanter que Galathée. On ne la reconnaissait pas du tout, à peine de figure parce que comme tu dois t’en douter, le costume grec ne lui va pas trop mal.

 


  1. Jeu de mot sur le terme jodot qui signifie averse dans le contexte.

  2. Probablement l’Exposition internationale des sciences géographiques. Voir les lettres 194 et 195.

  3. Gonzalve Olleris.

  4. Poincaré faisait probablement référence à une pièce de théâtre dans laquelle jouait l’actrice Sophie Croizette. Poincaré avait-il vu cette pièce ? On peut supposer que non à en juger par la stratégie envisagée pour décrire la mort de Croizette. La petite comtesse est vraisemblablement l’œuvre du romancier et dramaturge à succès Octave Feuillet .

  5. Les noces de Jeannette était un opéra comique en un acte de Victor Massé.Victor Massé était un auteur très populaire à cette époque, notamment en raison du succès de plusieurs de ses œuvres : Galathée (1852) et Paul et Virginie (1876).

  6. Haydée ou le secret est un opéra comique d’Eugène Scribe mis en musique par Daniel Auber. Cette œuvre avait été créée au théâtre de l’Opéra comique en décembre 1847.

  7. Benjamin Émile Monteux était un camarade de promotion de Poincaré.

  8. Adèle Franck-Duvernoy avait pour nom de scène Mademoiselle Franck. Elle avait fait ses débuts à l’Opéra comique en 1872 dans le rôle de Galathée, un opéra éponyme de Victor Massé.

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - juillet 1875

Incipit (ahpo:incipit)

Ma sortie d'hier est remplie d'événements.

Date (ahpo:writingDate)

1875-01

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L0200

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(fr) Lettre autographe

Section (dans le livre) (ahpo:sectionNumber)

3

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

3

Mots d'argot polytechnicien cités (ahpo:citeArgot)

Numéro (ahpo:letterNumber)

200

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - Juillet 1875 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 30 November 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/4444

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