LettreAuguste Lebeuf à Henri Poincaré, 05 janvier 1910

Monsieur et bien cher Maître,

Je suis toujours profondément confus et ému de la haute distinction que l’Académie m’a décerné ; comme il n’y a pas d’autres motifs que votre extrême bienveillance et celle des principaux membres de l’Académie et que je suis d’ailleurs déjà amplement récompensé par la sympathique confiance des Horlogers Bisontins, je vous en exprime cordialement ma vive reconnaissance et ma sincère gratitude.1

Il ne me sera guère possible d’accorder plus de temps aux choses de l’Observatoire mais il serait bien facile sans doute de faire mieux, je souhaite qu’il en soit désormais ainsi pour justifier et répondre à vos espérances.

La Chronométrie continue à progresser pour le nombre, les dépôts ont augmenté de 40 pendant l’année courante, et par la qualité des chronomètres. Il y a peu de temps encore, on ne comptait pas les Médailles d’or avant le 1 Janvier, car elles se présentaient généralement à la fin des Concours au printemps. Actuellement nous en possédons déjà 35, dont la meilleure avec 261 points l’emporte déjà sur la Coupe de l’année 1908–1909. C’est de très bon augure pour le Concours actuel prenant fin au 30 Avril prochain. L’esprit de la Fabrique est bas et malgré la faiblesse de l’enseignement professionnel qui ne fournit presque rien à l’Horlogerie locale le recrutement des jeunes Régleurs se fait par entraînement des Concours de l’Observatoire, mais, malheureusement pour le pays, avec des Suisses. Il faut dire toutefois que les éléments français et suisses sont très mélangés dans la région, des deux côtés du Jura, et qu’il faut souvent moins regarder la nationalité que la valeur des hommes. Quand on examine de très près les choses, on voit que les deux pays sont à peu près également bien partagés. Mais où la Suisse l’emporte franchement, c’est par les écoles d’Horlogerie. Nous ne possédons rien d’équivalent. Vous voudrez bien excuser l’insistance monotone que j’apporte aux questions chronométriques. Mais je suis obligé constamment pour faire ressortir la valeur de la fabrique d’Horlogerie, éclairer le public et appeler fortement son attention sur les besoins qu’il peut aujourd’hui satisfaire à Besançon. Il ne suffit pas qu’on fasse ici d’excellents chronomètres, il faut encore que le public les achète et rende ainsi justice aux efforts des fabricants & régleurs. Actuellement le rendement commercial de la chronométrie est bon, le bulletin est bien demandé et enlevé sitôt les épreuves achevées. Il en découle une émulation de bon aloi dans la Fabrique et une élévation marquée dans la technique horlogère. L’esprit commerçant est moins mercantile et conçoit mieux l’effort désintéressé vers le beau et l’idéal.

En fin d’année, pour le 1 Janvier, nous avons toujours un afflux de chronomètres auxquels il faut délivrer sans retard les bulletins de marche. Ainsi notre installation sismique en a un peu souffert, l’appareil Mainka-Bosch, de Strasbourg à enregistrement continu sur papier au noir de fumée ne fonctionnera que dans quelques jours.2 Nous avons également le sismographe de Paulin-Kilian, de Grenoble, prêté par M. André de l’Observatoire de Lyon.3 Cette appareil est plutôt un sismoscope, il n’enregistre rien et indique très vaguement la direction du mouvement sismique. Il est en marche depuis le 21 X mais n’a encore rien signalé. Nous avons apporté un soin très méticuleux dans l’aménagement de la salle où sont placés les instruments. J’espère que notre installation sera très correcte, aura l’approbation des sismologues professionnels et répondra au vœu de l’Académie qui nous a fait avoir la première mise de fond, 3000 frs, pour l’organisation.

Nous avons également fait l’acquisition d’un photomètre construit par M. Gautier sur les données de M. Nordmann.4 Cet appareil est placé sur l’équatorial coudé, mais il ne sera guère utilisé cet hiver parce que l’équatorial est peu maniable par le froid. Nous nous proposons simplement, pour débuter, d’étudier l’éclat et la grandeur des petites planètes.

Dans nos instants de loisir, je fais calculer des éphémérides de recherche et on constate trop souvent que l’ignorance de la grandeur de l’astre empêche sa redécouverte et son observation. Il y a d’ailleurs une sorte d’anarchie qui va sans cesse grandissant en tout ce qui touche aux petites planètes, aussi je crois que la Photométrie peut y rendre quelques services. Je n’insisterai pas sur les autres questions qui nous préoccupent ayant déjà trop abusé de votre patience, je dirai seulement que je voudrais bien, après l’édition des Tables de Laplace, en faire une sorte d’analyse guidant le lecteur. Je paierais ainsi la dette contractée envers l’Académie.

Je vous prie, Monsieur & bien Cher Maître, d’agréer pour vous, pour Madame Poincaré et toute votre famille, mes vœux les plus sincères pour 1910 et de croire à l’affectueuse reconnaissance de votre

A. Lebeuf


 Apparat critique

  1. Lebeuf a reçu un prix de la Fondation Le Conte d’un montant de 2000 francs, attribué par l’Académie des sciences de Paris en 1909, “pour ses travaux chronométrique et astronomique, ainsi que pour sa participation à la publication des Œuvres de Laplace” Gauja (1917, 305).↩︎

  2. Carl Mainka (1873–1943) a collaboré avec l’entreprise J. & A. Bosch de Strasbourg, fabricant d’instruments sismiques.↩︎

  3. Wilfrid Kilian (1862–1925) fut professeur de géologie et de minéralogie à la Faculté des sciences de Grenoble. Charles André (1842–1912) fut professeur d’astronomie à la Faculté des sciences de Lyon, et directeur de l’Observatoire de Lyon.↩︎

  4. L’atelier parisien de Paul Gautier (1842–1909) a construit plusieurs instruments conçus par Charles Nordmann (1881–1940), astronome adjoint à l’Observatoire de Paris.↩︎


Références

Gauja, Pierre. 1917. Les fondations de l’Académie des sciences (1881–1915). Hendaye: Impr. de l’Obs. d’Abbadia.↩︎

Titre (dcterms:title)

Auguste Lebeuf à Henri Poincaré, 05 janvier 1910

Incipit (ahpo:incipit)

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1910-01-05

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(fr) Lettre autographe signée

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Archives Henri Poincaré

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8

Noms cités dans l'apparat (ahpo:citeApparatName)

Langue (ahpo:language)

fr

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« Auguste Lebeuf à Henri Poincaré, 05 Janvier 1910 ». La Correspondance Entre Henri Poincaré, Les Astronomes Et Les géodésiens. Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 29 October 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/5017

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