LettreGösta Mittag-Leffler à Henri Poincaré - 23 fevrier 1891

Djursholm Stockholm 23/2 18911

Mon cher ami,

Madame Kowalevski m’a dit une fois qu’elle vous avait communiqué quelques détails sur ses recherches sur les solutions algébriques du problème de rotation.2 Je n’en connais absolument rien et il n’y a rien autant que je sache encore dans ses papiers. Voulez vous me dire ce que vous pouvez vous rappeler de votre entretien. Peut on en publier quelque chose. J’ai le projet de faire éditer ses œuvres mathématiques en digne monument de son génie.3 La perte que la science a fait est certainement des plus grandes. La perte pour notre université est irréparable. Je ne veux pas parler de ma perte personnelle. C’est un bonheur que peu d’hommes ont eu l’amitié dévoué[e] et sincère d’une telle femme que M\(^{me}\) Kowalevski.4

J’espère pouvoir entrer dans mon villa à Djursholm au mois de Mai.5 Venez me voir je vous en prie ce printemps ou l’été. Et dites à Madame Poincaré que Madame Mittag-Leffler serait très heureuse de la recevoir avec vous.

Agréez je vous en prie, mon cher ami l’expression de mon dévouement bien sincère.

Mittag-Leffler


 Apparat critique

  1. Cette lettre est recopiée par un copiste. Outre l’original, on dispose du brouillon (Brefkoncept 1478).

  2. Kovalevskaia avait publié dans le tome 12 des Acta mathematica un article consacré au problème de la rotation d’un corps solide autour d’un point fixe Kovalevskaia (1889). En 1888, elle avait reçu pour ce travail le prix Bordin de l’Académie des Sciences (Paris).

  3. Sofia Kovalevskaia est morte le 10 février 1891 à Stockholm. Le projet restera sans suite. Il n’existe pas d’édition de ses œuvres complètes. Dans la notice nécrologique, parue dans les Acta mathematica en 1892, Mittag-Leffler annonce la parution de son autobiographie ((1892)), mais ne fait pas allusion à un quelconque projet d’édition de ses œuvres mathématiques:

    Sophie Kovalevsky gardera une place éminente dans l’histoire des mathématiques, et son œuvre posthume qui doit bientôt paraître, conservera son nom dans l’histoire de la littérature. Mittag-Leffler (1892, 392)

    Le projet a peut-être avorté par suite de la découverte dans un des articles de Kovalevskaia d’une erreur assez grave. En effet, Volterra adresse le 3 juin 1891 à Mittag-Leffler une lettre (IML) dans laquelle il indique qu’il a découvert une erreur dans son article sur la réfraction de la lumière Kovalevskaia (1885). Celle-ci intervient assez tôt dans le développement de Kovalevskaia et invalide la plupart des résultats annoncés dans cet article.

  4. Les relations entre Kovalevskaia et Mittag-Leffler n’ont pas toujours été sereines. En particulier, la lecture du journal de Mittag-Leffler semble montrer que celui-ci était particulièrement ulcéré du peu de reconnaissance de Kovalevskaia à son égard. En particulier, les menaces de Kovalevskaia de quitter son poste à l’Université de Stockholm avant l’expiration de son contrat, ses revendications salariales et sa vie particulièrement libre pour l’époque préoccupaient et inquiétaient très souvent Mittag-Leffler. Pour plus de détails, on peut consulter l’article de Hörmander (1991) sur les relations de Kovalevskaia et Mittag-Leffler, dans lequel le journal de Mittag-Leffler est abondamment cité.

    Néanmoins, l’émouvante conclusion de la notice nécrologique rédigée par Mittag-Leffler est un hommage plein d’affection et d’admiration:

    Mais ce n’est peut-être ni comme mathématicien, ni comme littérateur qu’il sied d’apprécier et de juger avant tout cette femme de tant d’esprit et d’originalité ; comme personnalité, elle était plus remarquable qu’on ne pourrait le croire d’après ses travaux. Tous ceux qui l’ont connue et approchée, à quelque cercle, à quelque partie du monde qu’il appartiennent, resteront constamment sous la vivante et forte impression que produisit sa personne. Mittag-Leffler (1892, 392)

  5. La maison de Mittag-Leffler (actuellement l’institut Mittag-Leffler) a été construite en trois périodes (1890-1891, 1898, 1905). L’architecte de la première partie est Arborelius, celui de la seconde Westman. La dernière partie est due au célèbre architecte suédois Boberg.


Références

Hörmander, Lars. 1991. “The first woman professor and her male colleague.” In Miscellanea Mathematica, edited by Peter Hilton, F. Hirzebruch, and R. Remmeel, 195–211. Berlin: Springer.

Kovalevskaia, Sofia Vasilievna. 1885. “Zusätze und Bemerkungen zu Laplace’s Untersuchung über die Gestalt der Saturnsringe.” Astronomische Nachrichten 111 (2643): 37–48.

———. 1889. “Sur le problème de la rotation d’un corps solide autour d’un point fixe.” Acta Mathematica 12: 177–232.

Leffler, Anne-Charlotte. 1892. Sonja Kovalevsky. Stocholm: Albert Bonniers Forlag.

Mittag-Leffler, Gösta. 1892. “Sophie Kovalevsky.” Acta Mathematica 16: 385–92.

Titre (dcterms:title)

Gösta Mittag-Leffler à Henri Poincaré - 23 fevrier 1891

Incipit (ahpo:incipit)

Madame Kowalevski m'a dit une fois qu'elle vous avait communiqué quelques détails sur ses recherches ...

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1891-02-23

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(fr) Lettre autographe signée

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106

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

1

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fr

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CHP 1:106

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« Gösta Mittag-Leffler à Henri Poincaré - 23 Fevrier 1891 ». La Correspondance Entre Henri Poincaré Et Gösta Mittag-Leffler. Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 24 October 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/6258

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