LettreHenri Poincaré à Aline Boutroux - 3 novembre 1873

[3 novembre 18731]

Paris, lundi, midi.

Je suis entré hier à l’école2 et je n’ai pas encore eu une minute de repos, à cause de toutes les nouvelles corvées qui incombent à ma nouvelle dignité de major. Heureusement je pense que cela n’est que le premier jour que cela durera comme cela. J’ai couché hier soir à l’École et je crois que je pourrai m’habituer à mon casern. Je me suis promené hier en X3 dans Paris et j’ai fait faire mon portrait4. Maman t’enverra ma binette sous peu. Tu sais que Maugé5 n’a rien obtenu, ni Maniguet6, ni Tournaire, ni les camarades de Barré7. Appell est entré à l’École Normale8. À demain plus amples détails.

Je t’embrasse,

Henri


  1. Comme de nombreuses autres, cette lettre n’avait pas de destinataire précis. La référence à Eugénie Poincaré laisse supposer qu’elle s’adressait plutôt à la sœur de Poincaré, Aline. On sait que toute la famille avait accompagné le jeune polytechnicien à Paris pour sa rentrée. Il est est probable qu’Eugénie Poincaré était restée quelques jours à Paris tandis qu’Aline et Émile-Léon Poincaré étaient retournés à Nancy.

  2. Poincaré avait passé les compositions écrites du concours de l’École polytechnique au début du mois d’août 1873, à Nancy, au moment où l’occupation de la ville par les troupes allemandes arrivait à son terme. Sur ce sujet voir [A. Boutroux 2012, chap. XXI]. Il devait entrer à l’École polytechnique le dimanche 2 novembre. Poincaré avait fait sa rentrée en compagnie de ses parents et de sa sœur. Voici ce que cette dernière écrivait dans son journal de souvenirs, confondant sans doute les mois de d’octobre et de novembre : « Le temps vint, pourtant, où il fallut partir pour Paris et y conduire le précieux trésor. Papa, maman et moi-même nous lui faisions escorte. Par un matin gris d’octobre nous nous mîmes en route pour l’École polytechnique. Je fus épouvantée du quartier d’alentour. Ces façades bosselées, branlantes, surplombantes ; ces murs sordides ; ces boutiques bariolées où l’on vendait surtout de l’alcool ; ces chaussées étroites et sans trottoirs qui se creusaient au milieu pour laisser passer un ruisseau ; ces femmes échevelées, bruyantes, ces enfants en guenilles : tout cela me faisait l’effet d’un ghetto ou d’un coupe-gorge ; et je tremblais pour la sécurité de mon frère. L’École elle- même avait des murs gris de prison, de grandes cours nues : c’était une caserne. Nous attendîmes près de deux heures dans la cour en forme de trapèze que l’on appelait boîte à claque par comparaison avec les boîtes à chapeau des polytechniciens d’alors. Henri, pendant ce temps, se soumettait à une visite médicale et enfilait son uniforme. Il ressortit drapé dans son manteau, la grande pèlerine rejetée sur l’épaule. Mais il lui manquait encore beaucoup d’assurance pour avoir l’air d’un foudre de guerre. Combien les camarades ne devaient-ils pas se moquer de ce papa, de cette maman et surtout de cette petite sœur, qui ne pouvaient se résigner à lâcher le timide major et le poursuivaient jusqu’à l’intérieur de l’École ! Nous n’y prenions garde ni les uns ni les autres. J’étais bien fière de sortir à côté, voire même au bras de mon frère en uniforme. Je me sentais si pleine d’admiration pour les galons de sa manche, révélateurs de son rang, que je lui disais de rejeter davantage sa pèlerine en arrière pour dégager ses bras et ne rien perdre de ses avantages. Je crois bien que j’en oubliai, pour quelques heures, ma préférence pour l’École Normale, à laquelle Henri avait renoncé pour quelques raisons futiles : l’exemple de son oncle et celui de quelques amis, d’abord, puis une question de rang. » [A. Boutroux 2012, chap. XIII].

  3. C’est-à-dire en uniforme de polytechnicien.

  4. Le portrait est reproduit dans l’introduction de l’ouvrage, page 24.

  5. Poincaré écrit Maugé mais il s’agit de Pierre Henry Mauger.

  6. Louis Émile Maniguet était originaire de Nancy. Camarade de Poincaré au lycée, il entra tout comme lui à l’École polytechnique en 1873.

  7. Octave Barré était né à Nancy et avait fait ses études au lycée de Nancy où il avait côtoyé Poincaré.

  8. Le mathématicien Paul Appell était un ami très proche de Poincaré, qu’il avait rencontré en classe de mathématiques spéciales au lycée de Nancy.

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Aline Boutroux - 3 novembre 1873

Incipit (ahpo:incipit)

Je suis entré hier à l'école ...

Date (ahpo:writingDate)

1873-11-03

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L1873-11-03-HP_AP

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(fr) Lettre autographe signée

Section (dans le livre) (ahpo:sectionNumber)

1

Identifiant dans les archives locales (ahpo:identifierInLocalArchives)

CD n° 001

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

1

Transcription de (bibo:transcriptOf)

Mots d'argot polytechnicien cités (ahpo:citeArgot)

Major ;
Casert ;
X

Numéro (ahpo:letterNumber)

0001L

Langue (ahpo:language)

fr

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Aline Boutroux - 3 Novembre 1873 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 30 September 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/7457

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