LettreHenri Poincaré à Aline Boutroux - janvier 1877

[Janvier 1877]

Que vient faire Bideaux dans ta dernière phrase

Pourquoi se brouille-t-il, lui qui coiffe et qui rase,

Avec le receveur, et de sa moitié

Brave-t-il la vengeance et l’inimitié ?

Cela m’importe peu d’ailleurs et je suppose

Que tu m’as dit cela, pensant quelque autre chose.

Reçois mes compliments pour tes nouveaux essais,

Ta facture nouvelle, où le bon sens français

Se mêle au goût attique1. Et les fautes barbares

Les vers de quinze pieds sont de plus en plus rares

Il en est cependant dont je ne parle pas :

« Car som-mes-nous-bien-prêts-et-des-Prus-siens-on-est-si-loin2 »

En a plus que n’en veut Madame Prosodie.

Mais je ne veux pas faire ici la parodie

De cet art poétique ennuyeux et pédant

Où les règles que Despréaux3 entasse

Font ressembler de loin la route de Parnasse4

À la plaine d’Auteuil quand courant et sautant

D’un steeple les chevaux se disputent la prime.

Et souvent, trop souvent, d’un élan peu sublime

Vont rouler dans les flots entraînant leurs jockeys.

Mais parlons de la guerre où le peuple français

Dis-tu court à grand pas ; les journaux la presse germanique

Comme en 75 engendre la panique5,

Parle de matelots tués dans un combat,

Et ne voudrait non plus, dit-on qu’on reprochât

Au bureau de « Werther6 » son étrange conduite.

Tout cela cependant aura-t-il quelque suite.

C’est un ballon d’essai ; mais à moins que le czar7

Ne tombe enfin d’accord avec le noir César

Qui de tous les Français médite la ruine

Tu peux dormir tranquille, ô toi, race latine.

Sont-ils d’accord ; voilà quelle est la question

Du prudent [2 mots illisibles] l’humble indécision

De Midhat8 sans broncher souffrant les algarades,

Se bornant sur le Puth9 à de vaines parades

Prouve qu’il n’est pas sûr, pour l’instant, de Berlin

Et qu’au grand roi Wilhelm, ce moderne Mandrin10

Il hésita sans doute à donner carte blanche ;

Lui dira-t-il demain « tu sais, ma vieille branche,

(Car c’est ainsi qu’entre eux parlent les majestés)

Un petit coup de main, et de tous les traités

Je te laisse à ton gré déchirer chaque clause.

Ah mais ; ne pouvait-il faire la même chose

Depuis un an bientôt que dure ce gâchis !

Mais ils ne l’ont pas fait et bien leur en a pris.

De l’Europe demain détruisant l’équilibre

Après-demain, Bismarck, vainqueur, tout à fait libre,

D’entraves à l’Ouest tout à fait délié

Irait dicter ses lois au czar sans allié

Épuisé par la lutte, ennemi de l’Autriche.

Et du fier Magyar et de l’Anglais si riche.

Aujourd’hui je voulais à l’illustre Ossian

Faire, ainsi que je dois, ma visite de l’an.

Je vais y retourner, car le grand géomètre

De chez lui se trouvait à plus d’un kilomètre.

 


  1. L’adjectif attique désigne ici la finesse et la délicatesse (d’un discours).

  2. Poincaré se moque probablement du vers de sa sœur, long de quinze pieds, alors que l’ensemble du poème de la lettre est en alexandrins.

  3. Il est question ici du poète Nicolas Boileau, dit Boileau-Despréaux.

  4. Référence au mouvement poétique du Parnasse lancé à partir de 1866 par l’éditeur Lemerre dans Le Parnasse contemporain. Les poètes représentant ce courant – notamment Leconte de Lisle, Mallarmé ou Sully Prudhomme – se positionnaient contre les excès du romantisme et prônaient un retour vers une poésie marquée par la retenue, l’objectivité ou le désengagement social, au nom de la beauté de l’art.

  5. Il faut peut-être voir une référence à un épisode de forte tension entre la France et l’Allemagne en mars 1875. À cette époque, dans un contexte de forte militarisation de la société, l’Assemblée nationale avait voté une loi militaire prévoyant une forte augmentation du nombre d’officiers (la loi des cadres). Bismarck avait pris ce vote pour une menace voilée et la presse étrangère faisait état d’une préparation allemande dans l’optique d’une guerre défensive et de velléités de s’approprier le territoire de Belfort. S’en était suivi un intense ballet diplomatique accentué par les complexes systèmes d’alliances et de traités existant alors. La tension était retombée quelques mois plus tard.

  6. Le baron Karl von Werther était l’ambassadeur d’Allemagne en Turquie entre 1874 et 1877.

  7. Le tsar Alexandre II.

  8. Ahmet Şefik Midhat Pacha  était l’une des personnalités marquantes de l’Empire ottoman. Il avait été à plusieurs reprises grand vizir et s’était fait remarquer par des prises de position réformistes et pro-occidentales. Dans les années 1873-1875, il avait été ministre de la Justice.

  9. Le Pruth (ou, aujourd’hui, le Prout) est une rivière affluente du Danube qui trouve sa source en Ukraine. Elle forme une frontière naturelle entre la Roumanie et la Moldavie. Dans les années 1870, en raison des tensions très fortes dans les Balkans, elle constituait un enjeu territorial important. Cette lettre fait référence à la crise d’Orient qui secoua l’Est de l’Europe et l’Empire ottoman dans les années 1875-1878 et qui trouva son aboutissement dans la guerre russo-ottomane de 1877-1878. Désireux de se libérer de la domination ottomane, des chrétiens orthodoxes de Bosnie-Herzégovine et de Bulgarie s’étaient soulevés en 1875 contre des collecteurs d’impôt ottomans. Cette révolte avait entraîné des massacres de part et d’autre et suscité de vives inquiétudes au sein de la communauté internationale. Du 23 décembre 1876 au 20 janvier 1877 s’était tenue la Conférence de Constantinople rassemblant les grandes puissances : Allemagne, France, Russie, Grande-Bretagne, Autriche-Hongrie et Italie. Elle avait débouché sur une position commune des grandes nations concernant l’octroi de libertés politiques en Bosnie et dans les territoires ottomans majoritairement peuplés de Bulgares. L’Empire ottoman devait cependant rejeter cette décision ce qui déboucha sur la guerre russo-ottomane d’avril 1877 à janvier 1878. Ces événements eurent pour conséquence d’affaiblir très fortement l’Empire ottoman. La lettre de Poincaré fait manifestement référence à ces négociations diplomatiques dont on trouvait de nombreux échos dans la presse quotidienne française à cette époque. Voir par exemple ce qu’écrivait Charles de Mazade dans la Revue des deux mondes en décembre 1876 : « L’armée russe est aujourd’hui campée aux abords du Pruth, sur les confins des principautés, et, sauf les hostilités ouvertes, tout est disposé pour la guerre. La grande question est justement de savoir si la diplomatie réussira à détourner le conflit […]. Sans rien exagérer, peut-être pourrait-on croire pour le moment à une légère détente des choses. On craignait presque que la conférence ne pût se réunir et devancer l’explosion des événements ; la conférence est cependant réunie et s’est mise à l’œuvre. La Russie, au moment où se préparait la délibération européenne, semblait bien décidée à marcher, surtout à ne point se désister de l’idée d’une occupation militaire de la Bulgarie. Voici cependant que les premières explications échangées entre lord Salisbury et le général Ignatief [un des diplomates de la délégation russe à la Conférence de Constantinople] paraissent avoir atténué les divergences d’opinions et déterminé un commencement de négociation sur des combinaisons qui auraient pour effet de détourner l’occupation des provinces de la Turquie, au moins par les forces russes. On cherche encore, et quelques paroles récemment prononcées par l’empereur Alexandre II ont un accent moins belliqueux. Au milieu de cette situation, assurément toujours grave, de l’Europe, on s’est demandé bien des fois pourquoi M. de Bismarck se taisait obstinément, ce que signifiait ce silence prolongé et énigmatique. Eh bien ! M. de Bismarck a parlé, il a même parlé deux fois, à un banquet parlementaire et dans le Reichstag allemand. Et qu’a dit le chancelier allemand ? Rien de plus simple, en vérité. M. de Bismarck a parlé de l’inaltérable amitié qui lie l’Allemagne à la Russie, de son intention non moins sincère de rester au mieux avec l’Angleterre, de son désir également vif de soutenir l’Autriche, si elle était menacée, de l’alliance invariable des trois empereurs et de bien d’autres choses. M. de Bismarck est pour la paix, il ne veut que la paix, il ne travaille que pour la paix. Après cela, si la situation venait à changer, ne lui demandez rien de plus, pour sûr il ne consultera que l’intérêt allemand ; il garde sa liberté, et vraiment on ne peut qu’être éclairé et rassuré par les explications du tout-puissant chancelier de l’empire d’Allemagne ! » [C. De Mazade 1876]. Plusieurs lettres de Poincaré concernant cette crise d’Orient : voir notamment les lettres 247, 255  et 270.

  10. Mandrin : dans l’argot populaire, un bandit, un homme capable de tout. Il est ici question de l’empereur allemand Guillaume Premier, Guillaume Frédéric Louis de Hohenzollern (Wilhelm Ier en allemand).

Titre (dcterms:title)

Henri Poincaré à Aline Boutroux - janvier 1877

Incipit (ahpo:incipit)

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Date (ahpo:writingDate)

1877-01

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L0270

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(fr) Crise d’Orient (1875-1878)

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(fr) Lettre autographe

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5

Droits (ahpo:rightsHolder)

Archives Henri Poincaré

Nombre de pages (ahpo:numberOfPages)

3

Références Bibliographiques citées dans l'apparat (ahpo:citeApparatBiblio)

Numéro (ahpo:letterNumber)

270

Langue (ahpo:language)

fr

Écrit au plus tard le (ahpo:latestPossibleWritingDate)

1878-06

Éditeur (dcterms:publisher)

Laurent Rollet

Licence (dcterms:license)

« Henri Poincaré à Aline Boutroux - Janvier 1877 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d., Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, accessed 13 July 2020, http://henripoincare.fr/s/correspondance/item/7547

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