LettreHenri Poincaré à Eugénie Poincaré - février 1877

[Février 1877]

Muse, narre en ce jour une horrible aventure

Qui de Daubrée attrista les salons.

Peut-être il m’attendait ; quelle déconfiture !

Je ne vins pas ; pourquoi ? Nous le verrons.

Or donc tout était prêt, gibus1, habit, chemise,

Pantalons noirs, gants brillants de blancheur.

J’allais me jodoter quand… funeste méprise !

Et mon gilet ? Il est chez mon tailleur.

À quinze jours hélas il nous faut tout remettre.

Fais diligence et tout n’est pas perdu.

Cours chez mon Dupanton ; que ta prochaine lettre

Me dise enfin qu’il va m’être rendu.

(Pas de Dupanton)

Que le cœur éploré de Madame Daubrée

Dans quinze jours n’attende plus en vain

Pour être sûr d’avoir la harde désirée

Je t’enverrai ma lettre dès demain

Mais si de l’an dernier, pour donner sa soirée

Comme toujours Lan2 suit les errements

C’est samedi prochain que la troupe dorée

Envahira ses beaux appartements.

Si ses deniers pourtant n’ont pas tous fait naufrage

Dans les procès et les éboulements

Car Fortune, dit-on, ne fit pas beau visage

À Commentry pendant ces derniers temps.

Ceci soit dit surtout afin que tu comprennes

Combien pour toi ce soin est important

Au ciel alors j’irai chanter mille antiennes

Et tout le monde enfin sera content.

Demain je n’irai pas à des heures indues

Chercher notre Barrois3 dans son Louis le Grand4.

Demain Gonzalve5 ira, le matin par les rues

Le chercher très complaisamment.

Demain, m’avait promis un conscrit fort aimable,

Je te présenterai, quand nous aurons soupé

À ce grand Liouville6, illustre autant qu’affable.

Mais le savant est dit-on fort grippé

C’est quelque chose encore qu’il faudra sans nul doute

Comme notre soirée attendre quinze jours

Heureusement, ami lecteur, point ne redoute

D’attendre tout cela toujours

Et là-dessus ; bonsoir ; quels vont être mes rêves ?

Le refus de Midhat Pacha7 ?

Ou (Mais je crains qu’ici l’épaule tu ne lèves)

Les beaux yeux de Graziella ?

Car depuis que tu m’as parlé de ce costume

Je dis : qu’il sera gracieux

Et je comprends le feu que d’avance il allume

Chez Parqui, l’illustre amoureux.

Va-t-il donc à ce bal ? Lui qui devrait se mettre

En acteur de chez Bobino8,

Je le vois copiant son amie à la lettre

Dans la peau d’un pifferaro9.

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Hélas, je n’ai rêvé ni de l’un ni de l’autre.

 


  1. Gibus : haut-de-forme, chapeau-claque.

  2. Charles Romain Lan.

  3. Surnom de Raymond Poincaré. Voir la lettre 271.

  4. Ce vers fait référence à Raymond Poincaré qui était, en 1876-1877, élève au lycée Louis-le-Grand [F. Roth 2000b].

  5. Gonzalve Olleris.

  6. Joseph Liouville est un des mathématiciens importants du 19e siècle.

  7. Ahmet Şefik Midhat Pacha.

  8. Les Folies Bobino était une des nombreuses salles de cafés-concert de la rue de la Gaîté. C’était alors un lieu modeste où l’on pouvait voir des spectacles très populaires : acrobates, contorsionnistes et même pétomanes.

  9. Pifferaro : un pifferaro est un musicien de rue italien jouant du piffero, une petite flûte.

Titre
Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - février 1877
Incipit
Muse, narre en ce jour une horrible aventure ...
Date
1877-02
Identifiant
L0281
Adresse
Nancy
Lieu
Paris
Sujet
fr Visites familiales et amicales
fr Théâtre et opéra
Lieu d’archivage
Private collection 75017
Type
fr Lettre autographe
Section (dans le livre)
5
Droits
Archives Henri Poincaré
Nombre de pages
3
Mots d'argot polytechnicien cités
Jodot / Jodoter
Conscrard / Conscrit
Références Bibliographiques citées dans l'apparat
Raymond Poincaré
Numéro
281
Langue
fr
Éditeur
Archives Henri Poincaré
Laurent Rollet
Licence
CC BY-ND 4.0

« Henri Poincaré à Eugénie Poincaré - février 1877 ». La Correspondance De Jeunesse d’Henri Poincaré : Les années De Formation, De l’École Polytechnique à l’École Des Mines (1873-1878). Archives Henri Poincaré, s. d, Archives Henri Poincaré, s. d, La correspondance d'Henri Poincaré, consulté le 23 avril 2024, https://henripoincare.fr/s/correspondance/item/3660